Journée de rentrée du Courtil
Samedi 6 septembre 2014 de 9h00 à 17h00
« Ateliers et autres lieux »
C’est autour du thème « Ateliers et autres lieux » que nous nous retrouverons, le samedi 6 septembre 2014, pour ouvrir une nouvelle année de travail. Nous porterons au débat la question du travail en journée et ce, dans un contexte de refonte de plusieurs projets sur nos deux sites.
« Atelier est le terme que nous utilisons au Courtil pour désigner d’une manière générale les périodes pendant lesquelles les enfants participent à différentes activités précises et régulières dont la fonction est moins de les occuper que de les préoccuper »1. Lors d’un échange, en vue de la rédaction de cet argument, Dominique Holvoet nous précisait qu’à l’époque de la rédaction de cet article (1989), il s’agissait de sortir le travail de sa dimension purement occupationnelle qui se réduisait souvent à ce que les enfants restent « sages », version débilisante de l’occupation. Aujourd’hui, nous dit-il, on nuancerait la condamnation unilatérale de l’occupationnel. Il y a toute une dimension occupationnelle dans le travail mais qui a une visée précise : réduire la charge de signification des signes du quotidien. Il précise encore que « la préoccupation » qu’il cherchait à introduire visait à tenter de mobiliser l’enfant, le jeune sur son objet et à pouvoir en produire quelque chose. Sortir de la réitération infernale pour ouvrir à une métonymie de l’objet.
Au Courtil, ce qui nous oriente est ce qu’un sujet produit comme bricolages singuliers. « Il ne faut pas jauger le fou en termes de déficit et de dissociations des fonctions », nous dit Lacan2. Au Courtil, c’est le sujet inventif et non déficitaire que nous rencontrons. C’est là le style propre du Courtil.
Et le sujet ne nous attend pas pour se mettre au travail, c’est à un travail sans répit auquel il s’attèle pour traiter la jouissance déréglée qui, selon les sujets ou leurs parcours, fait effraction dans le monde, dans le corps ou dans l’Autre… Faire place à cette élaboration continue, en se présentant comme lieu où les savoirs établis sont mis en suspens, voilà peut-être en quoi le Courtil constitue pour beaucoup de ses résidants un premier Autre lieu, les institutions classiques (famille, école…) se révélant impuissantes à les protéger de cette jouissance écrasante et mortifère. Le Courtil, donc, comme Autre lieu, tamponne, cerne la jouissance déchaînée, tout en donnant asile au sujet.
Si le sujet psychotique est toujours et partout au travail, que fabrique-t-il de si singulier dans ce temps et cet espace précis de l’atelier ? Qu’y trouve-t-il ? Comment s’en sert-il ? L’Atelier comme Autre lieu ? Ateliers et autres lieux ? C’est ce que nous tenterons de dialectiser au cours de cette journée.
Tel sujet accroche un signifiant dont il s’habille. Ainsi, Benoît, accueille avec enthousiasme la proposition d’aller « faire l’atelier » « dans un atelier d’artistes en présence d’une vraie artiste ». Ce signifiant lui permet un habillage de son être de déchet qu’il n’a de cesse de réaliser. Ses productions sont systématiquement détruites ou recouvertes d’inscriptions : « moche » « merde »…. « Je suis nul », conclut-il. Nous lui proposons alors de travailler à quatre mains, ce qui rend possible la réalisation qu’il donne cette fois à voir, qu’il signe de nos deux noms. Un atelier sur un fond de conversations à propos d’astronomie, des échecs, des stades de la libido….
Pour un autre, c’est le transfert qui s’articule dans l’atelier. Le vouloir de l’Autre, son appétit de savoir s’impose. Le sujet est dans la position de cause première de l’intérêt de l’Autre. Ainsi, Pierre, qui a perdu sa mère jeune, nous poursuit d’un : « maman, maman, je sais que tu voudrais bien être ma maman ». Il nous touche, veut nous extraire quelque chose, nos cheveux, notre écharpe… Pierre aura ensuite l’idée de demander le visionnage de Bambi sur notre ordinateur portable. C’est ainsi qu’à chaque fois, nous débuterons l’atelier. Il se repasse la scène de la disparition de la mère et tente d’élaborer une construction autour des signes annonciateurs de danger.
Pour d’autres encore, c’est l’objet pulsionnel qui sera le fil du travail. Nina nous a à l’œil. Elle commente les faits et gestes des uns et des autres. Cette enfant qui est systématiquement pesée à son départ pour le Courtil et à son retour, la balance lui annonçant ce qu’elle a gagné ou perdu, se montre avide de nourriture. Lorsqu’elle est arrivée au Courtil, elle allait jusqu’à récupérer les déchets dans la poubelle. A l’atelier crêpes, un petit déplacement s’opère autour de la nomination et du comptage. Face à ses cris « c’est pour qui, c’est pour qui », Mélissa compte et nomme « une crêpe pour Laura, une crêpe pour Bernard Seynhaeve, une pour…. ». A un autre intervenant, elle demande des calculs. Avec Florence, elle se met à écrire dans un cahier. A l’atelier circuit, elle est nommée « le GPS de Cédric », placée à l’avant du véhicule, le regard fixé sur l’écran du GPS, elle se sent beaucoup moins concernée par les faits et gestes des uns et des autres. A l’atelier bowling, avec Laetitia et Christelle, ce qui retient particulièrement son attention, est l’écran où s’indiquent les résultats et l’ordre de chacun. Des tas de petits bricolages par lesquels, d’ateliers en ateliers, elle cerne l’objet, ici, le regard et l’objet oral, pour l’extraire et le localiser hors corps.
A l’instar de Nina, parce que nous accusons réception de leurs traitements, parce que nous écrivons, parce que nous en parlons en réunion, en supervision, les sujets avec qui nous travaillons, passent peu à peu de la position d’objet à celle de sujet. Toutefois, ces petites constructions n’arrivent pas à s’arrimer, à faire séparation une bonne fois pour toutes. Ainsi, à plusieurs, nous nous associons à leurs traitements. Tour à tour, chacun avec notre style, nous ne cessons de nous faire partenaire. Cette pluralisation comporte une destitution quant au savoir et à la jouissance.
Enfin, pour certains sujets, être inscrit dans un atelier est déjà un trop de vouloir. Ils s’arrangent alors pour s’inscrire là où ils ne sont pas attendus ou alors s’expulsent se retrouvant hors atelier, dans un univers sans nom et sans partenaire. Pour bon nombre, c’est dans l’entre-deux qu’un travail est possible, entre-deux lieux, entre-deux personnes…. C’est ainsi, par exemple qu’au Courtil Quinze, nous avons inventé un deuxième lieu, l’Accueil, qui est ouvert en journée et qui se montre opérant pour accompagner ces sujets qui ne peuvent s’inscrire qu’à condition de ne pas l’être.
Quel que soit le travail en journée, varié et divers de par le matériel mis en jeu, de par le style déployé par chacun d’entre nous, ne s’agit-il pas à chaque fois de se prêter à soutenir les tentatives de création d’une signification nouvelle pour chaque résident, en incarnant un partenaire qui se mette en position de scribe, qui se fait destinataire? Nous nous gardons d’appliquer au sujet un programme de normativation que nous aurions préétabli, plutôt nous lui faisons une offre. La manière dont la proposition initiale est trouée et détournée de façon singulière par le sujet, comment il s’invente, avec notre aide, son institution sur-mesure, voilà ce qui fait le sel de notre travail. Cela nous convoque à réinventer sans cesse et à maintenir en éveil notre désir.
Sophie Louis
1 D. Holvoet, « D’une tentative de localisation de la jouissance avec un enfant autiste », Feuillets du Courtil, n°1, Limites de la psychose en institution, mai 1989 .
2 J. Lacan, « Présentation des Mémoires du Président Schreber », Ornicar ?, 38, Automne 1986, p.6.
PROGRAMME DE LA JOURNEE DU 6 SEPTEMBRE
9.30 à 11.15 : Première séquence animée par Philippe Bouillot avec :
· Catherine Heule
· Virginie Leblanc
· Ludovic Quinonero
11.15 à 11.30 : Pause
11.30 à 13.15 : Deuxième séquence animée par Thomas Roïc avec :
· Laetitia Veignie
· Céline Aulit
· Julien Lecubin
13.15 à 15.00 : Repas offert aux participants
15.00 à 16.30 : Troisième séquence animée par Marie Bremond avec:
· Florence Jegousse
· Yves Vanderveken
· Christophe Lepoëc
16.30 à 17.00 : Dialogue entre Véronique Mariage, Alexandre Stevens et Dominique Holvoet
Guy Poblome et Philippe Hellebois assureront la fonction de mentors au long de la journée