4 septembre 2021 de 13h00 à 18h00
Interprètes de l'inclusion
Argument, par Christophe Le Poëc
« Qu’il [le psychanalyste] connaisse bien la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel, et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la discorde des langages. » (1)
« L’inclusion » est le mot. Un signifiant maître d’aujourd’hui. Le droit à l’inclusion a été tout récemment inscrit dans la constitution belge, tandis que le Comité européen des droits sociaux a condamné le pays pour « manque d’efforts consentis à l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap intellectuel ».
Ce signifiant touche et discute nos pratiques. Il fait vaciller les dispositifs — services résidentiels pour jeunes, établissements d’enseignement spécialisé, dispositifs d’intégration – et le lien social qui s’y construit dans le temps et avec l’expérience des acteurs de terrain… Un certain malaise se fait jour quand l’inclusion prend la forme d’une injonction non interrogeable et que la réponse politique consiste en un plus de rhétorique inclusive, plus de recommandations techniques et moins de moyens humains. (2)
Commençons par le lire, ce mot. Il y a l’intégration, où l’on demande au sujet de s’adapter aux codes de l’Autre, l’exclusion, où le lien est rompu, la ségrégation, où l’on construit du même pour rassembler autant que séparer et l’inclusion, où l’on réclame que l’Autre de la norme s’adapte au sujet.
Selon son fondateur, Alexandre Stevens, le Courtil se devait de construire une institution différente pour chaque sujet. C’est une orientation qui discute la norme en profondeur et met l’accent sur le singulier du lien et de la rencontre. En cela, la dimension de l’inclusion, entendue comme une manière d’adapter la norme au sujet, nous semble être proche de ce que nous mettons en place depuis déjà de nombreuses années.
Comment se fait-il alors que la rhétorique qui accompagne ce signifiant et les applications politiques qui en découlent nous apparaissent tant travailler contre notre manière de soutenir les élaborations et les chemins singuliers qu’entreprennent les jeunes sujets que nous accompagnons ? Comment se fait-il que nos institutions et les établissements d’enseignement spécialisé se retrouvent être taxés de lieux ségrégatifs ? L’accès à une instruction particularisée et de qualité, ainsi qu’à un lien social qui prend en compte la spécificité de chacun se réduit-il à l’inscription dans un établissement scolaire ordinaire ?
S’il est évident que le désir d’inclusion est ancré dans un terreau humaniste, dont on ne peut que se sentir proche, il porte en lui des points de tension qui nous forcent à complexifier notre façon de l’entendre.
L’un des principaux vecteurs de l’éducation inclusive est ce qu’on appelle les BEP, « besoins éducatifs particuliers ». Considérer la dimension de l’éveil du savoir par le prisme du besoin expose pourtant l’élève « à être parlé plutôt qu’à parler lui-même. » 3 L’exigence de caractériser les dits besoins mène à une inflation des étiquettes diagnostiques et les protocoles associés ont pour effet de dessaisir les acteurs locaux, enseignants, parents, éducateurs, de leur expérience réelle et de leur savoir-faire quant à l’accueil de la singularité.
Interprètes de l’inclusion. Nous avons choisi pour cette journée de rentrée d’associer ces deux signifiants comme une première interprétation. Inclusion, car nous décidons de faire de ce terme l’un des nôtres. Interprètes, au pluriel et dans toute sa polysémie, car il s’agira autant d’élucider, de traduire, de transmettre que d’entendre une clinique de la variété des modes de présences en acte « dans la discorde des langages ».
(2) Le Soir, 21 avril 2021, réforme de l’enseignement vers une école inclusive qui exclut.
(3) Kohout-Diaz, Magdalena, L’éducation inclusive, Un processus en cours, Eres, 2018, Toulouse.

